Pourquoi un contre-ténor ne pourrait-il pas avoir la sensibilité et la technique vocale nécessaires pour interpréter de la mélodie française ?

Pour ma part, ce répertoire a toujours été en quelque sorte mon jardin secret, et après un premier album, Opium, j’ai décidé de construire un second opus plus ambitieux autour de la poésie de Paul Verlaine, le poète français le plus mis en musique.

Le choix était immense et j’ai voulu me concentrer principalement sur les vers les plus connus, en offrant plusieurs versions musicales d’un même poème, celles, connues, de Fauré, Debussy, Hahn, mais aussi des petits trésors cachés comme Poldowski, Bordes, Szulc… Faire un lien avec la chanson française m’est vite apparu comme une évidence, afin de montrer à quel point Verlaine a su inspirer de nombreux artistes à travers les époques, et est encore aujourd’hui une source d’inspiration.

Je voulais également enregistrer depuis de nombreuses années avec le quatuor Ebène, dont j’admire beaucoup l’originalité, la rigueur de l’approche musicale et l’ouverture d’esprit. À l’exception de deux mélodies, de nombreux arrangements ont été nécessaires, et je remercie Jérôme Ducros, mon partenaire à la scène depuis déjà de nombreuses années, de s’être attelé à cette tâche difficile, qui nous permet, par exemple, de proposer à l’auditeur une version inédite des Fêtes galantes 1 de Debussy.

En espérant que ce voyage à travers l’univers verlainien vous séduira autant qu’il vous surprendra!

Philippe Jaroussky

Après Opium - enregistré en 2009 - Philippe Jaroussky explore l’univers poétique de Paul Verlaine. Le poète résume sa philosophie dans les premières lignes de son célèbre Art poétique en 1974 : « De la musique avant toute chose » : la tonalité et la forme  de chacun des vers enrichissent  l’expression, ajoutant une résonance particulière aux mots qui évoquent souvent un monde crépusculaire aux émotions ambiguës.

Ainsi, ce célèbre « De la musique avant toute chose » peut-il s'entendre comme un double projet : faire d'abord du poème une composition sonore, avec ses rythmes « impairs » et ses accords « solubles dans l'air » mais l'utiliser aussi comme point de départ à cette fusion des arts, chère aux parnassiens et aux symbolistes qui accordaient à la musique un rang prééminent. (B. Duteurtre)

Le poète René Chalupt tente d'expliquer : « L'originalité de Verlaine fut de faire entendre en ses poèmes une musique nouvelle. Avant lui le vieux vers français, puis le vers classique, puis le vers romantique, dans la mesure où il était musical, était basé sur les rythmes symétriques, sur la consonance et l'accord parfait. Verlaine y introduisit la dissonance, ce qu'il appelle lui-même dans une de ses poèmes "des accords harmonieusement dissonants" ou encore "un accord discord", le rythme irrégulier et capricieux… C'est une évidente affinité qui a poussé vers lui des musiciens tels que Fauré ou Debussy car on trouve dans le vers verlainien la même liberté, la même variété, la même subtilité rythmique qu'en leur musique. »

Verlaine a inspiré de nombreux compositeurs français, non seulement  ses contemporains comme Debussy, Fauré, Massenet et Chabrier,  mais aussi  la génération suivante (Honegger et Varèse) jusqu’aux chanteurs à texte  des années 40 aux années 70, tels  Georges Brassens, Charles Trenet ou  Léo Ferré.

Le titre de l’album se réfère au poème « Green » - auquel Verlaine a lui-même donné un nom anglais - tiré du recueil  Romances sans paroles. D’ailleurs pas moins de trois versions différentes de ce poème figurent dans ce récital, de la plume de Debussy, Fauré et André Caplet.

Évoquant  une mélodie de Reynaldo Hahn, Philippe Jaroussky précise   que le poète et le compositeur « font sentir à la fois l’abstraction lunaire et la caresse allusive mais très charnelle à la bien-aimée. Verlaine ne sait pas écrire sans chair. »  

Cette sensualité langoureuse n’est pas celle du répertoire baroque le plus souvent associé à Philippe Jaroussky. Lorsqu’il a enregistréOpiumavec le pianiste Jérôme Ducros,   son fidèle partenaire, il déclarait : « Beaucoup de gens vont probablement se demander pourquoi un contreténor chante ces mélodies. Lorsqu’on y réfléchit, la voix du contreténor en tant que telle n’a pas de répertoire propre,  à part  la musique contemporaine  écrite spécialement pour elle. La plupart du temps nous   chantons   la musique écrite pour les castras dont les voix  – comme on le sait- étaient très différentes des nôtres. Alors pourquoi ne pas s’aventurer vers d’autres univers  musicaux si l’on a l’impression qu’ils sont  faits pour  notre voix ?».

« J’ai toujours ressenti une affinité particulière avec la mélodie  française. Même si un chanteur se doit de maîtriser plusieurs langues, sa propre langue conserve toujours une saveur unique et encore plus le français, qui a tant de voyelles et de nuances secrètes …. Dans Debussy, Massenet ou Reynaldo Hahn, tout est  question de nuance et de couleur ». C’est vers cette vision  toute en délicatesse  que Philippe Jaroussky a voulu tendre avec   Green.

Si l’essence de la  mélodie française peut paraître insaisissable, Forum Opéra l’évoque en ces termes lors de la parution  d’Opium : « Son travail sur la diction, voulue proche de la voix parlée, donne aux poèmes tout leur sens. L’intelligence musicale et la longueur du souffle font en les étirant chanter chacune de ces mélodies au point que l’on se prend ensuite à les fredonner. Entêtantes, elles s’emparent de l’esprit pour ne plus le lâcher (...)»

Pour ce nouvel opus dédié à Verlaine et intitulé Green, Philippe Jaroussky et Jérôme Ducros sont rejoints par de merveilleux complices  en musique,  le Quatuor Ebène, et Nathalie Stutzmann pour un émouvant duo.

"Green" : Mélodies françaises sur des poèmes de Verlaine

  2CD 0825646166954